* Bloquée sur la ligne de front, la Russie accentue les attaques contre la ville
* Selon les responsables ukrainiens, les attaques de drones contre les civils se multiplient, comme c'était déjà le cas depuis plus de deux ans à Kherson
* L'utilisation de bombes planantes fait aussi peser une menace permanente
par Dan Peleschuk et Serhiy Chalyi
Lorsque, le mois dernier, deux bombes russes ont dévasté le commerce de fruits de mer de Kateryna Lahouta à Zaporijjia, cette entrepreneuse de 41 ans a compris qu'elle ne serait plus en sécurité dans la grande ville du sud-est de l'Ukraine tant que la guerre continuerait.
Depuis les premières semaines de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine entamée en février 2022, les forces de Moscou sont bloquées au sud de Zaporijjia, ville industrielle d'environ 700.000 habitants qu'elles pilonnent à coups de missiles et de drones.
Mais un nouveau type d'attaques ciblées rend depuis quelques mois la vie des habitants encore plus difficile, traduisant la frustration de l'armée russe, incapable de percer les défenses ukrainiennes, en même temps que la volonté de Moscou de briser la résistance de la population ukrainienne.
"Il y a encore six mois, la situation était bien sûr effrayante à cause des bombardements. Mais ça n'avait rien à voir avec aujourd'hui", a déclaré Kateryna Lahouta à Reuters. "Maintenant, ils font des 'safaris'."
Les Ukrainiens ont adopté le terme "safari" pour décrire les attaques de drones qui "traquent" les civils ou les véhicules circulant dans les villes – un phénomène dont souffrent aussi les habitants de Kherson, une ville située plus au sud, depuis sa reconquête par l'armée ukrainienne fin 2022.
Pendant leur reportage dans le commerce de Kateryna Lahouta, les journalistes de Reuters ont dû se mettre à l'abri après avoir entendu le bourdonnement d'un drone FPV, ces petits drones équipés d'une caméra embarquée, pilotés à distance et chargés d'explosifs qui ont transformé les abords de la ligne de front en "zone de mort".
SEMER LA PANIQUE
La Russie nie prendre pour cible des civils, bien qu'il existe de nombreuses documentations visuelles de cette pratique qui peut constituer un crime de guerre.
Au milieu des ruines calcinées de l'usine de transformation qui approvisionnait ses magasins, Kateryna Lahouta souligne qu'avant même ces destructions, la menace permanente des attaques russes avait fait fuir ses clients, tandis que le recrutement des hommes pour aller au front avait créé une pénurie de main d'oeuvre.
"Chaque jour constitue une bataille pour survivre", soupire-t-elle.
Selon les autorités de Kyiv, la Russie cherche à semer la panique dans la population et à rendre la ville invivable en détruisant ses infrastructures en multipliant les attaques de drones FPV mais aussi de bombes planantes, beaucoup plus destructrices.
Zaporijjia est la capitale d'une des quatre régions ukrainiennes que la Russie dit avoir annexées, quand bien même elle ne les contrôle pas totalement.
L'armée russe tente depuis des mois de progresser le long d'un étroit couloir au sud de la ville, mais elle se heurte à une vive résistance ukrainienne.
Faute de gains territoriaux significatifs, elle envoie des drones FPV pour attaquer des civils, des véhicules privés et des transports en commun circulant en particulier dans le sud de la ville, a déclaré le gouverneur Ivan Fedorov.
"L'ennemi s'est fixé comme priorité d'exercer une pression maximale sur la population civile", a-t-il dit lors d'une interview accordée à Reuters dans une école souterraine construite pour servir d'abri anti-bombes.
Le ministère russe de la Défense n'a pas répondu dans l'immédiat aux questions de Reuters.
LES LIGNES DE BUS CIBLÉES
Dans le centre de Zaporijjia, les cafés restent ouverts et le va-et-vient des habitants peut donner une impression de normalité, malgré les fréquentes alertes aériennes. Pourtant, même le vendredi soir, l'ambiance est morose.
Aux abords de l'usine du motoriste Motor Sich, de nombreux immeubles de bureaux et d'habitation portent les stigmates des bombardements répétés.
Dans le sud de la ville, les routes du quartier de Kosmos ont été recouvertes de filets anti-drones destinés à protéger les automobilistes des drones FPV qui ont attaqué de nombreux véhicules ces dernières semaines.
Deux conducteurs de bus privés circulant sur une ligne desservant Kosmos soulignent le danger que les drones leur font courir, ainsi qu'aux passagers. "Les filets anti-drones ne nous protègent pas des plus gros drones", déplore l'un d'eux.
Selon le gouverneur Ivan Fedorov, moins de 5% des drones FPV russes parviennent à passer à travers les défenses aériennes ukrainiennes. Mais dans une mauvaise journée, comme il y en a plusieurs chaque mois, cela signifie quand même qu'une dizaine de drones provoquent des blessures ou des dégâts.
L'agence des transports urbains a commencé à mettre à disposition des conducteurs de bus des détecteurs de drones et elle teste un nouveau verre incassable qui pourrait limiter les conséquences de telles attaques, a déclaré le directeur de l'agence, Volodimir Soukhatchov.
Douze bus et tramways municipaux ont été endommagés cette année par des drones FPV ou par d'autres projectiles, mais il n'est pas prévu à ce stade de réduire les dessertes, a-t-il ajouté.
APPRENDRE À VIVRE AVEC LE DANGER
Ania Syvova, une couturière de 34 ans dont le mari est sur le front, a été témoin d'une telle attaque, mais elle n'a pas été blessée.
Elle conduit chaque jour sa fille de 6 ans dans une école maternelle souterraine. "Cela peut paraître terrible, mais nous nous sommes habituées à cette vie", soupire-t-elle. "Pour le moment, nous n'avons malheureusement pas d'autre choix."
Les habitants de Zaporijjia ne sont pas les seuls à subir les assauts des drones FPV russes. Outre leurs voisins de Kherson, les habitants de Kharkiv, la grande ville du nord-est de l'Ukraine, en font également les frais.
Ces drones sont devenus "l'un des principaux instruments de terreur" des forces de Moscou, a déclaré dimanche le maire de Kharkiv, Ihor Terekhov, qui a comptabilisé 45 attaques de ce genre le mois dernier.
La Russie largue aussi régulièrement des bombes planantes, pratiquement impossibles à intercepter et qui font d'énormes dégâts. Ces derniers temps, les bombardements de ce genre ont eu lieu pendant les heures de pointe, autour de midi et en début de soirée, soulignent les habitants, augmentant le risque de pertes civiles.
Devant son immeuble dévasté par l'explosion d'une bombe, Tetiana, une fonctionnaire de 38 ans, accuse l'armée russe, qui a ciblé son quartier à six reprises en l'espace d'une semaine le mois dernier, d'être "devenue folle".
Elle se dit tiraillée entre l'envie de partir et son sens du devoir, de nombreuses personnes dépendant de la continuité des services publics. "Je suis complètement à bout", souffle-t-elle en regardant les carcasses calcinées des voitures dans la cour de son ancien immeuble. "Je ne ressens plus rien."
(Reportage de Dan Peleschuk et Serhiy Chalyi ; version française Tangi Salaün, édité par Sophie Louet)

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